mercredi 3 juin 2015

Série télé et tasse de thé

J'ai tenté récemment quelques épisodes de Hard, une série française parlant (très, très mal) de pornographie. La première saison date d'il y a quelques années, et, déjà, elle m'avait frappé par son à-côté-de-la-plaquisme. À l'occasion de la sortie de la troisième saison, j'ai donc laissé sa chance à la seconde.

C'était affreux.

Pour résumer, une jeune veuve découvre que feu son mari dirigeait une boîte de production de porno. Premier problème, la nature de cette boîte ne ressemble strictement à rien. C'est un peu dommage que des scénariste travaillant pour une chaîne qui s'est fait un nom sur la diffusion de porno ne se soient pas un tantinet renseignés sur la façon dont ils sont produits.

Mais le pire est à venir. L'héroïne, horrifiée par sa découverte (parce que le porno, c'est mal), finit par s'en accommoder (parce que, l'argent). Elle prend la tête de l'entreprise, avec une idée géniale : proposer à des femmes de tourner incognito dans des films qu'elles co-produiront, et où elles pourront réaliser leurs fantasmes divers avec les étalons de leur choix. Cette solution lui permet de mieux vivre son activité, puisqu'elle participe à l'épanouissement des femmes, plutôt qu'à leur asservissement dans la pornographie.

C'est là que je pète un câble.

Ma vision de la première saison est trop lointaine pour que je me souvienne si on lui fait la remarque, mais ce n'est ni plus ni moins que de la prostitution. Des clientes ont des rapports sexuels pour de l'argent, dont l'héroïne touche une grande part. C'est une maquerelle ! Imaginez la situation inverse. Un catalogue (parce qu'il y a un catalogue) plein de photos de femmes, des hommes qui payent pour coucher avec elles dans des films, selon leurs desiderata. L'argument de la co-production ne tiendrait pas cinq secondes, tellement le schéma classique de prostitution serait évident.

Tourner de la pornographie, c'était sale, mais tenir un bordel, ça c'est noble. Pourquoi ? Parce que les clients sont des femmes et les prostituées des hommes ?

Le cliché sexiste selon lequel la femme est une princesse, limite asexuée, et l'homme un porc lubrique est fortement ancrée dans nos esprits et notre culture. La sexualité des premières est censée être mystérieuse, sensuelle et positive, tandis que celle des seconds est simpliste, génitale et négative. Sexuellement, la femme a une grande valeur, alors que l'homme n'en a aucune. Les relations ne sont pas vues comme un échange : la femme (se) donne, l'homme prend.

Vu sous cet angle biaisé, les acteurs de Hard ne sont pas des prostitués : ce sont des veinards qui ont l'occasion de coucher avec plein de femmes ! Et les clientes ne sont pas des michetons, mais des femmes courageuses qui se libèrent du carcan qui étouffe leur sexualité.

Quelle connerie.

Cette vision asymétrique de la sexualité en fonction des genres infecte toute notre vision de la sexualité. On le voit notamment sur la masturbation. Comme le note Audren dans Les Fesses de la crémière, un homme qui se masturbe est laid et honteux, tandis qu'une femme dans la même position est belle et fière.

On peut également parler des clubs de strip-tease. Les gérants veillent à ce que personne ne touche les artistes, précisément parce que ce sont des danseuses et pas des prostituées. Sauf que, dans ce cas, "personne" signifie "aucun homme". Les clientes, au contraire, sont régulièrement invitées à monter sur scène pour jouer et échanger des caresses.

On retrouve ce cliché en filigrane dans une vidéo qui circule en ce moment : le consentement expliqué avec une tasse de thé. Les personnages-bâtons sont asexués, mais il ne fait aucun doute que le message s'adresse aux hommes. Ce sont eux les harceleurs, eux qui ont besoin qu'on leur explique les bases de la vie en société. Parce que ce sont des porcs qui ne savent pas se tenir.

Vous savez quoi ? Au cours de ma vie libertine, j'ai souvent constaté le contraire. Oui, des hommes se passent fréquemment de consentement pendant une partouze, et c'est mal ... ou pas, selon les cas, puisque c'est parfois ce que l'on attend d'eux. (Mais parfois pas, donc il faut toujours poser la question.)

Mais c'est avant la partouze que des femmes se comportent mal. On le remarque assez peu, aveuglés que nous sommes par les clichés qui les placent uniquement en victimes. Pourtant, au cours de mes apéros ou de ceux de PariS-M ou du café poly (ou, entre parenthèses, les hommes ont l'interdiction formelle de draguer... mais pas les femmes !?), je vois souvent que des femmes n'hésitent pas à toucher leurs consœurs sans leur demander la moindre permission. Une main sur la cuisse, une main aux fesses, un bisou ... Et non, je ne parle pas de gestes anodins, amicaux, mais d'un début de flirt. De gestes que je ne me permettrais jamais, de peur d'une réaction outrée (et légitime).

D'après un lieu commun du libertinage, toutes les femmes sont bisexuelles. En vérité, si elles sont nombreuses à l'être dans ce milieu, les hétéros sont tout aussi présentes. De toute façon, sous prétexte que vous êtes deux femmes, il n'y a pas d'autorisation tacite à se toucher.

Je me souviens de J. me racontant dépitée que M. l'avait embrassée sur la bouche, par surprise, lors d'un trio. Elle qui n'était pas spécialement bi aurait aimé choisir la femme (et le moment) avec qui elle partagerait un premier baiser. À une autre occasion, cette M. m'a embrassé sans me laisser le temps de dire oui ou non, preuve qu'elle est une habituée de la chose.

Peut-être M. devrait-elle regarder cette vidéo.

9 commentaires:

  1. Pour la série, je ne sais pas, je n'ai pas Canal +. Pour le reste, ça m'interpelle.... Car parfois dans le feu de l'action, on peut avoir envie d'embrasser l'un des joueurs (ou l'une des joueuses) sans penser le (ou la) forcer ou le (ou la dégoûter). "J'embrasse pas", ce n'est pas écrit sur le front... Après, il y a l'art et la manière, c'est sûr : personnellement, je ne donnerais pas de baiser profond comme ça, direct et cash.... Rassure-moi, Olivier, je ne t'ai pas embrassé à l'insu de ton plein gré ?

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    1. Non. :)

      Je ne suis pas un acharné du consentement oral obligatoire. Mais, même dans le feu de l'action, il suffit d'échanger un regard pour savoir si l'envie est partagée ou pas. Connaître la personne peut également suffire, si l'on a un accord préalable.

      Je me souviens d'une partouze où j'étais en bord de la mêlée générale. Une femme (inconnue) est venu me sucer, sans que je m'en aperçoive ! Ma tête, mes mains et mon esprit étaient occupés ailleurs. Le temps que je m'en rende compte, elle m'avait amené au bord de l'orgasme. On ne se connaissait pas, on n'avait pas parlé avant, on n'avait pas échangé un regard. Je ne l'avais même pas vue avant ... Elle n'était pas mélangée à nous tous, mais sur le bord du lit, arrivée en douce par derrière. Là, il y a clairement eu à mon sens un problème de consentement, et ce quand bien même on était dans un magma d'une douzaine de personnes.

      Et sinon, "j'embrasse pas", c'est quand même un interdit assez fréquent dans le libertinage pour y aller doucement et laisser le temps aux gens de détourner la bouche s'ils le souhaitent. Ça n'empêche pas de proposer. On sent bien quand ça n'est pas désiré.(Sauf justement si on ne fait pas attention)

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    2. Me voilà rassurée, ouf :)
      Il est certain que si quelqu'un(e) se détournait devant un baiser, je n'insisterais pas (encore moins avec un refus oral) :). Et de même, pas de caresse aussi intime qu'une fellation avant un minimum de, comment dirais-je, "première prise de contact par le toucher" lol, "dans un environnement horizontal non-standardisé", bien sûr ;) (ça c'est pour que tu t'habitues au jargon officiel :D)

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  2. "On retrouve ce cliché en filigrane dans une vidéo qui circule en ce moment : le consentement expliqué avec une tasse de thé. Les personnages-bâtons sont asexués, mais il ne fait aucun doute que le message s'adresse aux hommes."
    N'est-ce pas votre regard qui y voit des hommes ?
    Justement l'une des forces de ce film c'est que les personnages ne sont pas genrés.

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    1. Exact. Mon regard est biaisé, mais précisément, il est biaisé par le climat de méfiance envers les hommes. La vidéo est basée sur un dessin, qui lui même vient d'un billet de blog :

      http://rockstardinosaurpirateprincess.com/2015/03/02/consent-not-actually-that-complicated/

      Et si l'auteur dit bien que cela s'applique indifféremment aux hommes, aux femmes et aux autres, il explique aussi dans son introduction que le billet est une réaction à plusieurs affaires de viols (par des hommes) et d'autres commentaires (d'hommes) sur le sujet.

      Sérieusement, tu as regardé la vidéo en imaginant une femme dans le rôle du harceleur et un homme dans celui du harcelé ?

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    2. En fait je n'y ai vu ni spécialement un homme ni spécialement une femme.
      Cette allégorie du Thé a pas mal tourné dans l'internet féministe et peut-être que l'idée que les différences hommes/femmes (pour faire simple) sont plus des constructions sociales influe mon regard à moi :)

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  3. Pour rassurer tout le monde, M. n'est ni une lectrice, ni une habituée de l'apéro. En plus, si elle m'avait laissé plus qu'une fraction de seconde, j'aurais accepté avec plaisir son baiser, et j'y aurais mis plus d'intensité. Là, j'étais sur la défensive et ça s'est senti. Tant pis pour elle !

    Comme on dis, le consentement est sexy. :)

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  4. Bonsoir,

    Je ne suis pas un adepte, ni un féru des pornos ni du libertinage. Je laisse aux gens leurs choix en matière de sexualité, tant que le respect mutuel demeure. Mais au delà de cela, je trouve excellente votre réflexion. Il est intéressant de voir que vous avez pointé du doigt une problématique binaire de l'homme et de la femme et de leurs définitions au travers de l'histoire et de la différence des sexes. Heureux de vous entendre dire en substance que la femme n'est pas si différente de l'homme en réalité et que l'image véhiculée en la matière est quelque peu travestie. Alors certes, l'image de la femme et sa propre personne ont été dégradée au travers de l'histoire, mais la violence faites aux femmes est si importante qu'elle masque une certaine réalité : les femmes ne sont pas si différentes des hommes en la matière et nombre d'entre elles se permettent d'être l'égal de l'homme en matière de comportements, car ce sont avant tout des personnes à part entière capable du meilleur comme du pire, même si dans la réalité les violences sont plus vers les femmes que vers les hommes. Toutefois, ne nous méprenons pas car l'homme en tant que mâle est capable d'être tout à fait à l'inverse de l'image qu'il colporte depuis la nuit des temps, par sa rudesse, son côté ours mal léché, sa bestialité en étant tout à fait apte à être pleinement humain en restant lui-même sans perdre son identité et en ayant la capacité du respect de l'autre. Vous avez raisons de dire que les femmes sont parfois les initiatrices de ces choses que l'homme doit supporter par cette image qui le façonne depuis la nuit des temps. Il y une réalité et surtout quelques clichés bien ancrés qui négligent de mettre en exergue que homme et femme sont d'abord et avant tout des personnes donc semblables en matière d'attitudes et de comportements. Au nom du diktat, même s'il ne faut pas négliger une certaine réalité, l'homme n'est pas pire que la femme et la femme mieux que l'homme. Il y a du bon et du mauvais en chacun d'eux. Je suis moi même un témoin de cela dans d'autres circonstances et autres contextes qui m'ont valu et me valent des problèmes par le jeu subtil de certaines femmes à se cacher derrière leur féminisme pour vous poser souci et mettre en avant cette image que je juge humiliante et degradante pour l'homme pensant et pas seulement animal que je suis comme tout autre homme. La guerre des sexes ne fait que commencer et va être plus dévastatrices que ces vingt années de guerre contre le terrorisme, même si derrière, il y a une certaine réalité. Un plaisir de vous avoir lu et félicitation pour votre réflexion pour un sujet qui mériterait débat quant aux respects des personnes dans le milieu du porno où tout n'est pas rose malheureusement et pour lequel les femmes ne sont pas en reste non plus, car parfois en tiennent les rênes et en tire les ficelles. Bien à vous. Mr Franck Delaby.

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